Reportage/Affrontements à Koumassi-Fanny : ce qui s’est passé, la version de la Mairie

Société

Le vendredi 12 novembre, la commune de Koumassi a connu de violents affrontements entre jeunes gens, microbes et policiers. Nous avons été sur le terrain pour en savoir un peu plus.

Abidjan-Koumassi. La nuit du vendredi 12 au samedi 13 novembre 2021 n’a pas été de tout repos. Dans la zone de Koumassi Fanny, il a régné une ambiance de guerre. Depuis la soirée jusque tard la nuit, l’on a entendu des détonations assourdissantes. Ce sont des grenades lacrymogènes qui volaient. Policiers et jeunes du quartier se sont poursuivis dans les rues et couloirs. Les uns avec du « lacry », les autres avec des pierres. La zone de la lisière du quartier Divo jusqu’à la « Riviera américaine », c’est-à-dire dans un périmètre de plus d’un kilomètre, l’atmosphère était irrespirable. Bacongo a pimenté le quartier, disaient certains, riant de la situation. « Moi, j’habite au 2e étage loin de Fanny, mais nous suffoquions dans la maison. Mon fils a voulu qu’on ferme les portes et les fenêtres ; mais je lui ai dit non, ce serait grave, laissons l’air circuler, ça va passer », témoigne un riverain, Delphin A. De loin, on voyait le feu s’élever, la fumée épaisse. Ce serait l’œuvre des jeunes de la zone, voulant empêcher les policiers de progresser vers eux.  Une mémé, Mama Kelly, en a souffert avant même la tombée de la nuit ; elle raconte : « Je revenais de faire une petite course au quartier Divo, mais il y avait du feu partout sur la route allant à Fanny. Des pneus en feu. Impossible de passer par là ; j’ai dû faire le grand tour à pied en passant par le terminus du Bus 32, la Gendarmerie, pour rentrer à la maison ».

Samedi 13 novembre 2021, sur le théâtre des opérations

13 h 30. Nous arrivons sur les lieux : horizon Ecole Mamie Adjoua. La rue reliant le Carrefour Fanny au Carrefour marché de Divo est atteinte, notamment sur le côté gauche en allant vers Divo. La fureur Bacongo plane sur les lieux. Les habitations, petits commerces, salons de coiffure, bars, sont éventrés, détruits… C’est la désolation. Des petits attroupements, des jeunes, des femmes, des hommes… la douleur dans les yeux, les gens fouillent, ramassent ce qui reste encore d’utile de leurs affaires dans les décombres. Certains sont debout, les mains à la hanche, sans pouvoir dire un mot ou faire un pas, les yeux hagards. A quoi pensent-ils ? Que faire ? Où aller désormais ? Comment vivre maintenant ? A quoi pensent-ils ? Dieu le sait. Apparemment, pour une population déjà précarisée, les pertes semblent énormes. D’autres s’attèlement à découper des morceaux de tôle ou de fer, on se demande pour servir à quoi. Pour un jeune, c’est à vendre. « Mon oncle va construire sa maison avec ça ailleurs », nous confie un autre jeune. Ici et là, des bruits de cognées s’élève, tel dans un vrai chantier : Gohou ! Gahou ! Kpaa ! Kpaa ! Kô ! Kô !

Sur les traces du Caterpillar.

Au bord de la route, reste debout la moitié d’un local, avec des gondoles vides. C’était une boutique. Un jeune homme, apparemment peiné, tourne sur lui dedans. La boutique a été en partie pillée, nous explique un habitant du secteur.  

Un peu devant, un homme entouré d’un petit monde semble régler des choses. C’est l’homme de Dieu Blanchard Dié qui accepte de nous parler : « Moi, je suis venu, c’est mon église qui est là, qu’ils ont cassée (il montre des gravats de briques et un morceau de mur). Non, ils ne m’ont pas informé. Le jeudi, ils m’ont dit que l’église n’est pas concernée. A ma grande surprise hier, à 16 heures, je suis venu trouver un Caterpillar, ils ont broyé toutes mes affaires, j’ai perdu beaucoup d’appareils. Tout ce que Dieu fait est bon. » Son église, Mission évangélique, Restauration et Vie glorieuse. Une église installée là selon lui depuis 2016.

Pendant que nous échangeons avec l’homme de Dieu, un homme s’introduit dans l’entretien et pose un autre problème : « Il y a rien de grave, la maison qui est en face-là, le propriétaire dit qu’il va faire venir un machine pour dégager le gravats qui a encombré son mur afin qu’il puisse monter son mur. » Nous demandons : « Mais où est le problème ? » Réponse : « Non, il ne faudrait pas que les gens du quartier pensent que le machine arrive pour casser leurs maisons. Il a loué la machine et je vais venir enlever le gravier pour permettre au maçon de monter le mur… C’est le propriétaire de la cour qui a demandé cela, et machine va arriver tout à l’heure.» Nous étions 13 heures 45.

Le Maire Ibrahim Cissé Bacongo

Cette précaution de cet homme prouve combien le quartier a été traumatisé par la scène d’affrontement et de violence la nuit passée. Une machine de destruction, genre Caterpillar qui s’aventure dans la zone, ne serait pas accueillie amicalement. L’homme en est conscient. D’où sa campagne de sensibilisation avant de faire venir la machine pour repousser les gravats qui empêchent ses travaux d’avancer.

La peur d’un retour du Caterpillar

Nous entrons dans une cour commune juste derrière les locaux cassés. C’est la peur et la mine de deuil. Parce que la menace Bacongo n’est pas levée. Les gens redoutent le retour des machines avec leurs mandibules impitoyables. Cissé Bacongo a la réputation d’être sans état d’âme. Il ne recule ni devant une église, ni devant une mosquée, ni devant une menace. C’est d’ailleurs lui, la menace. Face au rouleau compresseur de sa détermination, bien d’immeubles coriaces à Koumassi ne sont plus que de vieux souvenirs. Et ce n’est pas après avoir reçu les encouragements du chef de l’Etat comme étant que meilleur maire d’Abidjan que le premier magistrat de Koumassi va tempérer son ardeur. C’est tout cela qui alimente la peur des sursitaires dans cette cour.

Des compteurs détruits

Sont entreposées là, dans la petite cour, quelques affaires des voisins directement frappés. Dame Affoué, la trentaine, nous montre son compteur électrique et son compteur d’eau détruits. Elle a les traits tirés. Elle raconte : « Quand ils ont cassé, tous les débris sont versés ici, chez nous. Depuis hier, il n’y avait pas de lumière, il n’y a pas d’eau ici. » La mairie ne vous a pas avertis ? « On ne peut pas dire qu’il nous ont prévenus. Ils avaient envoyé des papiers pour dire aux gens d’enlever au bord des routes les containers et les kiosques. Et avant-hier, ils ont envoyé un papier pour annoncer qu’ils vont venir limiter, juste limiter un peu les abords des routes. Et ils avaient déjà même enlevé certains kiosques. Le propriétaire de la maison se trouve au Burkina. Mais le monsieur qui gère notre maison, travaille à la mairie. Donc quand on lui a remis le papier, il a dit qu’il n’y avait pas de problème et qu’il allait s’en occuper. Mais à notre grande surprise, hier, ils sont venus avec leurs Caterpillar. Donc nous qui sommes ici, les voisins, directement au bord de la route, ont été obligés de nous laisser leurs affaires. Ils ont commencé à casser vers 14 heures -15 heures par-là. »

Les affrontements

Quelle a été l’ambiance des affrontements ? Victor B. V, un témoin raconte : « On avait le sentiment que le machiniste était drogué. Il fonçait avec sa machine sur les gens sans réfléchir. Alors, quelqu’un a dû monter sur la machine pour le taper. Le machiniste est tombé et s’est mis courir. Mais il n’y avait pas de forces de l’ordre pour le secourir. C’est ainsi que des microbes sont appelés au secours. Des microbes sont venus de Sans-Fil, avec des machettes et des gourdins. Alors les jeunes du quartier sont sortis. C’est donc l’affrontement. Deux motos du côté des microbes sont brûlées. C’était chaud. Un homme venu en moto a reçu un coup violent et s’est étalé. Ensuite la police est arrivée. Là encore, c’étaient des projectiles, des cailloux, qui traversaient le toit pour tomber dans la cour. La cour, la maison est remplie de cailloux. Nous attrapions nos têtes pour ne pas prendre une pierre. Ce n’est pas tout. La réaction de la police, ce sont des coups de lacrymogène. On ne peut pas respirer ici. Et cela a continué jusqu’à 23 heures. Et on a vu un cortège qui ressemblait à celui de Bacongo. C’est après cela que les choses se sont calmées. »

Ex-maquis Léon

Selon un voisin à la dame, M. B. A, « il y a quelque chose que nous ne comprenons plus. Nous apprenons que c’est le propriétaire qui veut qu’on s’en aille pour qu’il construise des magasins à la place de nos habitations. Il travaille à la mairie et on comprend pourquoi il a dit qu’il n’y avait pas de problème et il a finalement laissé faire. Donc, on ne sait plus exactement si c’est Bacongo ou si c’est le propriétaire lui-même qui se cache derrière cette opération pour nous chasser ».  

Ce vendredi donc, toute la zone était sur pied de guerre, à tel point même que le secteur de l’ex-maquis Léon a été dévasté. La clôture de tôles érigée par la mairie pour effectuer des travaux à l’intérieur, a été détruite. Destruction contre destruction ! La colère était parlante.

Germain Séhoué

André Sérikpa (5e Adjoint au Maire de Koumassi)

« Vous ne pouvez pas être à un mètre d’un bâtiment qui doit être détruit et dire que vous n’êtes pas concerné »

Sérikpa Zokou André est 5e Adjoint au maire de Koumassi. Il apporte la lumière relativement aux affrontements consécutifs au déguerpissement dans la zone de Koumassi Divo-Fanny vendredi 12 novembre2021.

Qu’est-ce qui a provoqué les affrontements de vendredi 12 novembre dans la zone de Koumassi Fanny ?

Au quartier Divo et dans la zone de la Pharmacie Fanny, il y a des travaux à faire. A l’occasion de la dernière pluie, nous avons constaté que des gens avaient obstrué encore les passages d’eau fluviale par des installations anarchiques en bordure de route. Avec cette pluie-là, tout Koumassi n’était pas inondé, mais cette zone a été inondée. Et ce sont les populations elles-mêmes qui sont arrivées à la mairie pour nous demander de sauver leur quartier. Et lorsque nous avons dépêché les services techniques là-bas, ils ont découvert que les gens avaient obstrué des passages d’eau encore. Donc pour nous permettre de faire un travail de qualité, nous avons souhaité déguerpir ces occupations. Mais des opposants politiques de Koumassi s’en sont mêlés en lançant l’alerte dans le quartier, disant que la machine a tué des gens, alors qu’il n’en était rien. Sinon qu’on nous montre le corps de la personne qui a été tuée. Aucune personne n’a été tuée. C’est ce mauvais message qui a alerté les jeunes gens et qui a provoqué des échauffourées, sinon en réalité, il n’y a eu aucun mort. On a seulement replié, on a demandé à la machine d’arrêter les travaux pour éviter de grabuges. Or, c’est dans leur intérêt que nous avons entrepris ces travaux. Sinon, qu’un parent vienne nous signaler s’il a perdu un enfant ou un proche sur les lieux. On peut ne pas le savoir, alors que les gens viennent à la mairie pour nous informer. »

Certains disent ne pas avoir été informés, qu’ils ont été surpris…

« Si nous voulons écouter cela, Koumassi ne serait pas ce Koumassi d’excellence aujourd’hui. Les gens ne disent pas toujours la vérité. Comment une mairie aussi organisée, avec des intellectuels et à sa tête un juriste, enseignant de Droit à l’Université, va se lever pour aller dire aux gens, allez casser, sans envoyer des documents pour prévenir les populations concernées ? Ce n’est pas possible. Ailleurs cela peut se faire mais pas à Koumassi. On ne peut pas agir de la sorte. Il y a longtemps, même très longtemps qu’on les a informés. Mais ce sont les mêmes personnes qui sont venues nous voir pour nous dire : vous avez délaissé notre quartier et le quartier a été inondé. Ce sont les mêmes habitants de là-bas qui nous ont sollicités alors qu’on avait un projet pour la zone. On savait qu’il y avait des problèmes techniques dans cette zone, mais ce sont les délégations qui sont venues à la mairie pour nous voir pour nous dire que notre quartier a été inondé. Mais, nous, nous ne voulons pas que les quartiers soient inondés. Certes, ils font leurs petits commerces, mais si ces commerces obstruent les passages d’eau, on fait quoi, nous mairie de Koumassi ? Nous, nous prenons nos responsabilités comme nous les avons prises ailleurs. C’est vrai aussi qu’on ne peut pas faire des omelettes sans casser les eux.

Selon un homme de Dieu, un agent de la mairie l’a rassuré que son église n’est pas concernée, il n’a donc pas pris de disposition pour déplacer son matériel, mais à sa grande surprise, le Caterpillar débarque et détruit le temple et son contenu…

Nous sommes des humains. La mairie répond aux préoccupations des populations. Ces populations qui émettent le vœu d’élire un maire. Donc nous, s’il y a une église, un lieu de culte où on loue le Seigneur qui a été détruit, nous disons Yako aux responsables de l’église. Mais autant les églises sont cassées, autant les mosquées sont cassées. Les gens ne pensaient même pas qu’on allait casser des mosquées parce que les gens pensaient que Bacongo étant musulman… mais c’est mal le connaitre et c’est mal connaitre l’équipe. Parce que s’il casse les églises et laisse les mosquées, nous sommes les adjoints, nous allons réagir tout de suite. Les décisions se prennent ensemble en réunion de la municipalité. Ce n’est pas Bacongo seul, il ne peut pas décider de faire ceci ou cela, s’il n’a pas l’aval, l’accord de ses collaborateurs, ses adjoints. Il y a le maire et des six adjoints, ça fait sept personnalités à la municipalité qui prennent les décisions. Donc, il y a des musulmans qui sont venus nous voir pour dire : vous avez cassé ma mosquée. On a dit oui, la mosquée même était sur la route. Donc il y a des gens qui mettent des églises en bordure de route sans aucun document, sans aucune autorisation. Mais il faut tout de même qu’on mette de l’ordre.

La population vous reproche de casser des habitations et des petits commerces et de construire à la place des magasins extrêmement chers que vous vendez à la même population.

Là, je peux dire que ces personnes ont leur raison. Mais nous, avant de mettre les magasins, on prend des dispositions pour ne pas que ces magasins soient inondés. Eux, dans leur précarité, la zone est inondée. Mais nous, avant de mettre les magasins, on fait d’abord des travaux pour éviter que les magasins que nous allons construire soient inondés. Mais c’est évident, on le dit régulièrement, que ces magasins sont chers. On a eu beaucoup d’appels, beaucoup de plaintes à ce niveau. Et au niveau de la municipalité, nous sommes en train d’étudier la question pour essayer de réduire les prix pour permettre aux populations de Koumassi d’avoir des magasins à moindre coût. Il y a eu déjà deux réunions dans ce sens.

Avant de passer au déguerpissement, qui envoyez-vous sur le terrain vers les populations ?

Nous avons instruit le service technique de faire des mises en demeure sur toute la zone.

Mais comment cela peut se faire qu’on dise à quelqu’un que « ta maison ou ton magasin n’est pas concerné » et que deux jours ou trois jours plus tard, il surprenne le Caterpillar en train de tout broyer chez lui ?

Moi, Sérikpa, en tant qu’adjoint au maire, je dis : je ne suis pas témoin du comportement d’un agent de la mairie sur le terrain. Un agent qui est scrupuleux dans son travail, ne doit pas dire à un voisin qui reçoit une mise en demeure et dont le bâtiment est contigu à un autre d’un mètre que non, toi, tu n’es pas concerné. Ça, ce sont des attitudes qu’on voit un peu partout. Mais dès que nous sommes informés, on prend des sanctions. Sinon, vous ne pouvez pas être à un mètre d’un bâtiment qui est concerné et qui doit être détruit, et vous, on va vous dire que vous n’êtes pas concerné. L’agent qui dit cela doit assumer avec sa conscience. C’est méchant et moi je condamne cela fermement. Si on le prend, il va être radié de la mairie, il peut même aller en prison. On ne peut pas dire à quelqu’un qui est à un mètre de celui qui est concerné, que lui n’est pas concerné, pourquoi ! Sinon pourquoi on fait des tracés et qu’on envoie dans la zone concernée avant toute chose ? C’est méchant, c’est un abus, c’est trahir la conscience des riverains au lieu de leur dire la vérité. Or, sa mission, c’est d’informer convenablement les gens, c’est de dire la vérité aux gens.

Germain Séhoué

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