Josué Guébo pleure le Pr Dibi Augustin : « Le professeur Dibi part… je perds celui qui m’a déclaré Docteur »

Société

Le Pr Augustin Dibi, grand Professeur de Philosophie à la retraite, est décédé dans la nuit du dimanche 28 au lundi 29 mars 2021. Ici, les “pleurs” de l’un de ses étudiants, Dr Josué Guébo. Emotion.

– Ce n’est pas vous qui avez rédigé cette thèse. 

L’homme, placide, vient de jeter une parole de givre sur l’assistance, douchant ma verve. Il y a là,  père, mère,  frères, compagnons d’étude, mais aussi et surtout mon épouse. J’ai un temps de perturbation. Deux secondes ? trois ? Je ne sais plus. Rapidement, je me reprends et m’entends dire, les sourcils froncés :

– Pardon ?

Olympien, le Président du jury se répète :

– Monsieur, ce n’est pas vous qui avez rédigé cette thèse.

Indigné, mais loin d’être décontenancé, je lâche, les bras croisés, non sans un brin d’insolente ironie :

– Evidemment, la thèse est co-signée par mon Directeur de thèse. C’est peut-être lui qui a écrit ce que je n’ai pas rédigé.

A cet instant, je revois mon directeur de thèse, interloqué, me faisant furtivement signe de ne pas plaisanter avec ce qui s’apparente à l’annonce d’une explosion. Or, absolument sûr de mon fait, je continue sur ma lancée :

– Monsieur le président de jury, je soutiens être l’auteur exclusif de cette thèse. Et je suis ici pour répondre de chaque ligne, de chaque virgule, de chaque paragraphe, de chaque marge de ce texte.

– Ah oui ?  Vous insistez ? Prenez donc les pages 47 et 48. Lisez. Je soutiens qu’un étudiant ne peut pas écrire ça. Nous avons tous été étudiants. Un étudiant ne peut pas écrire ce qu’on lit là. Prenez aussi la page 331 ! 

Je tourne alors fébrilement les pages et tombe sur celles indiquées. Et là, je manque d’éclater de rire ! Je me tiens une côte, parce que ce qui est écrit là me parait très convenu, presque banal ! En même temps, je comprends ce qui peut surprendre le président du jury. Je crois que le président du jury semble voir la main de mon Directeur qui –  il faut le dire –  est une éminence grise, la polyvalence même au cœur de la culture philosophique. Epistémologue, mon Directeur n’en a pas moins effectué une partie de ses humanités au séminaire. C’est donc un épistémologue rompu aux arcanes de la métaphysique, un intellectuel capable de traiter avec égal bonheur de mécanique quantique et d’ontologie heideggérienne. Il est possible que le Président le soupçonne d’avoir été complaisant envers le poulain que je suis et…qui je crois – je m’en rendrai compte dans l’échange qui suivra –  agace un peu, avec son assurance et  peut-être ses airs. 

La prose philosophique des pages 47 et 48, relative au mythe de la Caverne, est toute convenue : 

Dr Josué Guébo

«  (…) Même délivré de la prison, la victime ne pourrait entièrement être rendue à la clarté du monde intelligible que par  une rééducation,  par  une « habitude » au monde de la clarté. Le temps d’une telle « domestication » vient ici renforcer l’idée d’une nécessité de distance. Le prisonnier affranchit de l’empire des ombres est – immédiatement – ébloui par le soleil ; de sorte qu’il n’est pas tant victime de la violence de l’astre que de l’immédiateté – temporelle, cette fois-ci – par laquelle il entend contempler le réel.

Pour que cette rencontre entre la région supérieure et le nouvel affranchi soit visuellement féconde, il importe au prisonnier de parcourir une ultime distance, celle de la temporalité. S’il lui a fallu s’affranchir de la sédentarité à lui imposée par les chaînes, il lui faut maintenant franchir les barbelés d’un temps nécessaire à la domestication de ses moyens de perception.

(…) Arraché aux serres de l’obscurité, le prisonnier ne peut contempler la clarté sans médiation. Il lui faut parcourir comme une antichambre chronologique, un cheminement temporel, un corridor propédeutique, pour que la venue à la lumière ne se fasse pas sous le signe du traumatisme. Sans cette  transition,  l’accès à la lumière se reçoit sous le jour de la violence, l’éclat du jour étant aussi déterminant que l’état de l’œil.

(…) Mais si, passé de la prison à  la clarté du jour, le prisonnier n’est pas immédiatement libre des troubles de sa vision, n’est-ce pas précisément parce qu’il porte en lui les marques cicatricielles  d’un trop long commerce avec les ombres ?  L’œil, ici symbole du corps, n’a-t-il pas hébergé en lui  les chaînes de la prison et leur corollaire d’obscurité, de sorte que rendu à la lumière,  le  prisonnier abrite encore en lui une mémoire invalidante de l’ombre, héritage de chaînes  dont il lui faut  s’auto-distancier pour accéder à la clarté ?

C’est ici qu’apparaît l’impératif d’une prise de distance par rapport à un corps gardant la mémoire de l’obscurité. Si la caverne emprisonne matériellement l’homme, le corps, bien qu’affranchi des chaînes de la caverne, charrie le souvenir d’un long commerce avec les ombres. L’œil prolonge ainsi dans le corps une mémoire de l’obscurité que le prisonnier devra évacuer s’il entend accéder à la pleine contemplation du réel ».

En fait, on le voit, rien de bien méchant dans ces lignes sans relief. Mais le fait est que le président du jury ignore que moi aussi, quittant un temps l’université publique, j’ai bourlingué cinq bonnes années à l’université Catholique où je crois avoir reçu deux ou trois muscles en métaphysique. Epistémologue sous le jour de la thèse,  je  n’en suis pas moins  et  n’en reste pas moins fondamentalement un métaphysicien. 

– Alors vous maintenez que c’est vous qui avez écrit cette thèse.

– Je le maintiens absolument, Monsieur le président.

– Alors on va voir ça !

Et nous voilà partis pour 45 minutes d’échanges croisés sur la philosophie : logique, morale, philosophie politique, histoire de la philosophie épistémologie, métaphysique…

 Je soutiens une thèse sur Karl Popper. Mais l’homme teste d’abord la solidité de ma colonne vertébrale sur Kant. Il passe ensuite à Hegel, enchaîne sur Heidegger. Déjà sur Hegel, je vois son visage s’illuminer de sympathie dès que j’aborde la notion de phénoménologie de l’Esprit. On épluche ensuite allègrement Descartes. Mais l’homme est profondément hégélien et il me ramène sur Hegel, non plus sur le ton inquisiteur du juré, mais sur un ton sympathique, presque paternel :

– Voyez-vous, la philosophie spéculative allège de son caractère de radicalité la question de la connaissance  : elle montre que ce qui est en cause ici c’est, l’Apparaître de l’Absolu qui entend  être en soi et pour soi depuis la genèse près de nous et le fondement de ce dévoilement de l’Absolu dont Hegel nous dit qu’il est à la fois pur anéantissement de la finitude et source de la finitude, mais aussi  pays d’origine de la vérité d’où elle s’élève comme d’un abîme mystérieux…

On est à fond dans le banquet. On se parle on se sourit. L’assistance applaudit.  On lui rappelle, à cette assistance, que c’est interdit. Le Maitre est content. On retombe sur Karl Popper. Là encore c’est le régal. Il ne veut pas arrêter la conversation.  Mais ’il faut dire que moi aussi je relance chaque fois le débat, pour faire plaisir au président du jury, qui semble s’être pris d’amitié.

 Quatre heures de soutenance. Il faut bien arrêter. L’homme, tout sourire, met fin aux hostilités. Mais  il tient à faire une déclaration solennelle avant la fin de l’agape.

– Je voudrais vous prendre tous ici à témoin. Ce garçon est bel et bien l’auteur de cette thèse. Il l’a prouvé de fort belle manière. Cela mérite d’être dit. Et je voudrais ici le dire solennellement.

L’orage est passé. 

Je suis sous le charme intellectuel d’un homme, dont la probité n’a jamais souffert d’aucune remise en cause au sein de l’université. Il a formé des générations de philosophes qui lui reconnaissent tous sa rigueur et sa grande intégrité. 

Le professeur Dibi part. Et je perds celui qui m’a déclaré Docteur. L’Afrique et ce pays perdent l’une des voix les plus probes de leur espace intellectuel.

Ave Magister.

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