Côte d’Ivoire/ Plus de 200 femmes détenues de la MACA face à la précarité menstruelle (Reportage AIP)

Société

BGA, la trentaine révolue et presqu’à terme d’une grossesse, a du mal à tenir sur ses jambes : « je vais bientôt accoucher, pitié, aidez-moi avec des couches de maternité ! », implore-t-elle, toute trempée de sueur. Comme elle, ce sont plus de 200 femmes qui se trouvent en détention à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). Mineures, jeunes, adultes et vieilles.

Condamnées pour divers délits : meurtre, vol, trafic de drogue, détournement, enlèvements et bien d’autres, ces détenues réussissent tant bien que mal à préserver leur dignité de femme ou de jeune fille dans une certaine limite. Aujourd’hui, les barreaux deviennent un vrai fardeau quand il s’agit de s’accorder une hygiène corporelle appropriée au cours de leurs menstrues. A la précarité des conditions carcérales s’ajoutent pour ces mères et jeunes filles les risques de maladies tels des infections vaginales liées à un besoin sexo-spécifique.

Mardi 02 novembre 2021, sous une forte pluie, Madoussou Touré, responsable d’une ONG chargée de lutter contre la précarité menstruelle, franchit le portail de la MACA, à la lisière de la forêt du banco. A la moitié arrière de sa fourgonnette blanche, des paquets de serviettes hygiéniques. Une dotation destinée aux femmes qui purgent des peines dans cet univers carcéral.

« Je suis experte en genre et dans nos enquêtes et nos dons, on a remarqué que ce besoin sexo-spécifique n’était pas du tout pris en compte à la MACA. L’Etat met tout en œuvre pour en envoyer les médicaments et la nourriture, mais ce besoin n’est pas pris en compte. Pourtant depuis que la femme existe, elle fait des règles chaque mois », explique Mme Touré.

Après avoir rempli les formalités d’usage à l’entrée de la mythique prison d’Abidjan, Madoussou Touré est reçue par les assistantes socio-éducatives en milieu carcéral avec qui elle a pris le rendez-vous mensuel pour offrir un peu plus de 360 paquets de serviettes périodiques, soit 3600 serviettes hygiéniques, et des vêtements. Un rendez-vous un peu plus particulier puisque la donatrice a décidé cette fois de visiter les bénéficiaires dans leur cellule.

Dans la grande cour de la prison, une foule de détenus appelle à l’aide pour assurer la pitance quotidienne. Après le restaurant, se trouve le bâtiment des femmes qui déambulent sous l’œil vigilant des gardes pénitenciers femmes, appelées dans le milieu carcéral, « mamans gardes ».

Le colis de Madoussou, transporté par un détenu qui a volontairement décidé de mettre ses muscles au service de l’administration de la prison, est déposé à la réception. Chaque responsable de cellule est servie en fonction du nombre de détenues. Au total, plus de 200 femmes qui partagent des cellules exiguës et peu entretenues. Une déchirure abyssale pour certaines qui se trouvent à partager leur intimité avec de parfaites inconnues, confie-t-on.

De ces frêles mains, une mineure d’environs 12 ans reçoit quatre paquets. Un pour elle et les trois autres pour ses co-détenues. « Que Dieu vous bénisse abondamment et qui vous le rende », a-t-elle exprimé, la voix quelque peu nouée par l’émotion.

A sa suite, la mère d’une fille de trois ans partage avec dix autres une cellule dédiée aux mamans et leurs progénitures. Cette dernière qui a voulu garder l’anonymat, n’a pu retenir ses larmes devant les périodiques qu’elles devaient distribuer à ses camarades. « Nous en avons vraiment besoin. Merci et que Dieu vous bénisse abondamment », s’est-elle adressée à la donatrice, en plaidant également pour l’obtention de divers dessous.

Même son de cloche pour les femmes du troisième âge qui, bien que ménopausées, font souvent face à des fuites gênantes.

Vivement des périodiques pour éviter les bagarres dans les cellules

« Ces serviettes sont plus que utiles pour diverses raisons », insiste l’inspectrice principale d’éducation spécialisée, Koné Caroline, qui réceptionne, chaque mois, ces serviettes hygiéniques qu’offre Madoussou, juriste de profession et experte en genre.

Elle souligne que l’utilisation des « Kodjo », méthode traditionnelle de protection à l’aide de morceaux de pagne, amplifie l’insalubrité dans la prison. Et dans un contexte africain, les croyances attachées à l’intimité féminine est souvent source de tension.

« Nous sommes intervenues dans plusieurs bagarres du genre. L’une accuse l’autre de vouloir l’ensorceler avec son “kodjo” exposé dans un coin de la cellule. Depuis que nous avons les serviettes hygiéniques, ces bagarres rangées ont quelque peu diminué », confie-t-elle.

Koné Caroline, tout en saluant la contribution des ONG, demande plus de la part des âmes généreuses pour protéger ces femmes de la précarité menstruelle, vecteur de plusieurs infections vaginales. D’ailleurs, les services médicaux de la prison, dans l’anonymat, n’ont pas dit le contraire.

« Une femme peut saigner plusieurs fois par jour sur une période de cinq jours et il y en a qui font les règles deux fois dans le mois. Pour le nombre qu’elles sont, il faut aller à 500 paquets par mois », plaide l’inspectrice principale d’éducation spécialisée.

Responsable d’une ONG de défense des droits de la femme, Aïssatou Ouattara indique que la menstruation est directement en lien avec la dignité humaine et que lorsqu’une personne n’a pas accès à des installations sanitaires sûres, ni à des moyens efficaces de gérer son hygiène menstruelle, les moqueries, l’exclusion et la honte liées à cette situation portent atteinte à la dignité humaine.

Elle appelle à traiter le cas de la femme détenue qui a des besoins spécifiques avec acuité parce que le cycle menstruel est déterminant dans la vie d’une femme.

Se prémunir de la vaginose et bien d’autres infections

Selon le médecin gynécologue, Dr Akpindrin Martial, ne pas avoir accès aux protections hygiéniques adaptées peut augmenter les risques d’infections. Par exemple, certaines études montrent que dans les régions très humides, les serviettes réutilisables qui ne sèchent pas bien, peuvent créer des risques d’infections.

Une corrélation entre l’impossibilité pour les femmes et les filles de ne pas pouvoir se laver correctement ou laver leurs protections hygiéniques régulièrement fait courir des risques d’infections urogénitales comme les mycoses, la vaginose ou les infections urinaires.

Les femmes et les jeunes filles en situation d’extrême pauvreté ou de crise humanitaire sont plus susceptibles à faire face à ces difficultés susmentionnées, a fait observer Dr Akpindrin.

La précarité menstruelle a notamment pour origine le coût des produits hygiéniques qui rend leur accès difficile et a pour principale conséquence l’exclusion des personnes réglées, l’absentéisme répété voire le décrochage scolaire chez les jeunes filles.

Selon une étude réalisée en 2019, jusqu’à 500 millions de personnes vivent dans la précarité menstruelle dans le monde, signale-t-on.

AIP

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