Côte d’Ivoire/Gare routière d’Adjamé : ce que des voyous ont montré à Germain Séhoué

Société

Le taxi entre à Adjamé Renault. Nous traversons au feu tricolore et abordons la voie des gares routières. C’est dimanche, 21 novembre 2021. Adjamé grouille toujours de monde. Nous ralentissons. Je vais me renseigner. Deux jeunes s’approchent du taxi et demandent : « le vieux, tu vas où ? » A Guiglo, mais à la gare de la Compagnie la FOI. La FOI, c’est son sobriquet que je donne. Je ne veux pas problème. Et ils s’écrient : « mais voilà le car qui s’en va ! » Le car vient et sens inverse. Les démarcheurs de voyageurs demandent au chauffeur s’il y a de la place dans le car et que je peux venir. Et qu’il va s’arrêter après le feu pour me prendre. Encore assis dans le taxi, je ne sais pas quel signe le conducteur leur a fait. Mais ils me disent que le car va me prendre, de descendre. Une bonne opportunité ! A peine j’arrive, je vais sauter dans le car qui a pris le départ ! Ok. Je règle taximan et je descends.  

Les deux jeunes sont pressés de prendre mes bagages. Ma valise et mon sac. Ils sont vraiment chauds pour cela. Mais je dis niet. Pas question. Madame m’a prévenu. Elle m’avait conseillé de me faire accompagner par mon garçon pour tenir ma valise le temps de trouver la gare Guiglo en question. Et ce, pour ne pas être la proie des petits voyous d’Adjamé. J’ai répondu : s’il (le démarcheur) tient mon bagage, il marche devant moi et on s’en va, il va faire quoi ? Alors elle a été formelle : « Toi, tu as les jambes pour marcher au rythme de ces petits bandits d’Adjamé-là ? Des gens qui, quand ils marchent, on dirait ils courent, le temps que toi, tu évites la boue ou les passants encombrants, ils auront disparu avec tes bagages… » Je me rappelle qu’elle a grandi à Adjamé. Et précisément à Renault.

Voilà que ces jeunes tiennent à prendre mes bagages. Je dis non. Leur apparence même pose problème. Très sales comme des fous. Des vêtements crasseux, les cheveux de fou, la démarche de drogué, dandinant, sautant. La barbiche dressée. Les yeux brillent d’un feu particulier. La pitié ne doit pas fréquenter leur environnement. Peut-être que je me trompe. Mais je m’en fous. Je ne leur donne pas mes bagages. Même s’il n’y a rien de si précieux dedans, ce sont mes bagages et je les porte moi-même. J’ai mon sac à l’épaule et la valise en main. Je les suis en regardant le car qui devrait s’arrêter après le feu. Mais le car ne s’arrête pas. Je ne sais pas pourquoi. Il avance comme si le chauffeur n’avait rien promis à personne. Or, ces jeunes me répètent : allons, le vieux, le car va s’arrêter, allons, le vieux, il va s’arrêter…  Et effectivement, ils marchent si vite que je finis par croire que madame avait raison. Le car s’en va. Où m’emmènent-ils alors que le car de Guiglo ne ralentit même pas et est déjà loin ? Où m’emmènent-ils au juste ? Je comprends : je suis à Adjamé…  

Je retourne sur mes pas. Je demande aux passants où la gare de la Compagnie la FOI. Alors sentant qu’ils sont en train de perdre leur marché, mes guides me rattrapent et me proposent de m’accompagner à cette gare. La voie est mauvaise : boue, véhicules allant dans les deux sens, sorties désordonnées de véhicules sur le chemin, foule de passants…

Et là, mes deux guides insistent à prendre mes bagages : le vieux, fais nous confiance, nous sommes tes enfants non ? J’ai dit : si, mais je préfère tenir mes bagages. J’ai failli dire vous êtes mes enfants où ça, et je ne sais pas où vous me conduisez ! Mais je ne dis rien. Les bagages commencent à peser, c’est vrai. Mais c’est bien si mon vieux squelette transpire un coup. Quel talent ont plus que moi les dockers qui soulèvent toute leur vie des bagages au port ! Aucun ! Que mes os se le tiennent pour dit : ils ne peuvent pas être tranquilles tout le temps. D’ailleurs, je n’aime pas les os paresseux. Je ne donnerai pas mes affaires à gens aussi inquiétants. 

Je marche comme je peux. Ils marchent comme s’il y avait des ressorts dans leurs jambes. Ils sautent les flaques d’eau, enjambent facilement des tas d’ordures ou de terre. Je traîne un peu derrière. Ils sont obligés de réduire leur élan. Or, si mes bagages étaient avec eux, ils fileraient comme une fusée sans m’attendre. Maintenant ils menacent leurs collègues qui s’hasardent à m’aborder pour me demander à quelle gare je vais. Je suis leur « affaire » ! Leur business. Comme mon service protocole, ils sont tantôt à mes côtés, tantôt devant moi. On avance. Ils disent c’est tout près, mais on n’arrive pas depuis. Et je suis en train d’épuiser toutes les réserves de mon énergie. Ils reviennent à la chargent : les bagages… Je ne les écoute pas. Où est la gare de la Compagnie la FOI ? Arrivé quelque part, ils tournent sur la droite et se dirigent encore sur une voie serrée : « Allons, c’est là-bas ».

Et au fond, vraiment au fond, ils me disent : c’est ici, il faut prendre ton billet. Il y a des cars, un homme assis à une table qui vend les tickets. Il y a moins de dix personnes avec des bagages à terre. L’homme prépare mon ticket. Mais je demande : « Ici, c’est la gare de la Compagnie la FOI ? » Il me répond : « Non, ici, c’est la Compagnie DINDIN, mais c’est la même chose. Il y a un seul départ pour Guiglo aujourd’hui. » Alors j’appelle au téléphone mon correspondant à Guiglo, je lui explique. Il me répond : « Non, n’accepte pas, sinon ils vont te fatiguer après, et tu auras du mal à arriver à Guiglo avant la nuit. Or, si tu arrives à Duékoué tard, ce sera difficile pour toi d’avoir une occasion pour Guiglo… Va à la Compagnie la FOI, tu vas arriver tôt. »

Je comprends qu’il y a des compagnies qui font la sous-traitance. Elles prennent des passagers et les reversent à d’autres pour la suite du service. Et pour le même trajet, les passagers ne font que changer de véhicule. Le monsieur me tend le ticket : « C’est 8100 F ». Je dis non. Je parle à mes accompagnateurs : « Je vous ai demandé de m’envoyer à la gare de la Compagnie la FOI et non à celle de la Compagnie DINDIN, pourquoi m’avez-vous fait cela ? »

Je reprends la route. Ils me disent allons, on va t’accompagner. « Vous voulez m’accompagner où ? Pourquoi vous m’avez envoyé ici sans me prévenir, en me disant que c’est la Compagnie la FOI ? Pourquoi ? Maintenant qu’est-ce qui prouve que vous me dites la vérité ? » Ils disent : le vieux, on te jure, on va te montrer là-bas maintenant. » Mais, alors que je reprends le chemin qui nous a conduits là de la grande voie, ils tournent vers un couloir et me disent : « Non le vieux, c’est ici, là-bas, il n’y a pas de route. Suis-nous on te conduire à la Compagnie la FOI. » Je réponds : « Mais comment ça là où je suis passé tout de suite, il n’y a plus de voie là-bas ! Non… » Je m’en vais… Ils reviennent me suivre. Un dit : « Le vieux-là est difficile hein ! » L’autre grogne : « Donc, nous, on a marché pour rien quoi ! » Ils grognent. Je ne les écoute plus. Je fonce vers la sortie du tunnel.

Sur la grande voie, je demande où se trouve la gare de la Compagnie la FOI. Certains disent qu’ils ne connaissent pas. D’autres disent que c’est loin, au niveau du feu tricolore que j’ai dépassé depuis le début. C’est-à-dire dans la zone où j’ai rencontré ces deux voyous qui m’ont fait promener toute cette distance ! Je saisis le sens de « Abidjan est dangereux » ! Un homme, apparemment de leur milieu, mais plus rassurant, me donne des renseignements et s’engage à m’accompagner. Sa voix est posée et ferme. Il me demande si je suis de Guiglo et termine sa phrase en Wê. Il est plus âgé, un peu plus propre, mais quand même sale, les cheveux aussi comme un fou, les dents ont la couleur de la rouille, mais son verbe est rassurant. Il me dit : « N’écoute pas les gens, je vais t’accompagner à la Compagnie la FOI. Donne-moi ta valise ». Les gens nous regardent. Je n’hésite pas à lui tendre ma valise. Je suis rempli de confiance. Alors mais deux accompagnateurs sont fâchés. Ils disent : « Le vieux, tu es un traître ! Maudit-là ! Donc nous, on a marché cadeau quoi ! Comme tu as vu ton frère, nous, tu nous laisses… Tu es un traitre ! vieux-maudit-là ! » Je leur réponds : « Entre vous et moi, qui est traître ? »

Mon nouveau guide m’accompagne donc. Un des deux voyous nous suit. Il ne démord pas. Fâché et désespéré, l’autre est parti. Hum… C’est exactement là où nous sommes arrivés en poursuivant le car que se trouve la gare de la Compagnie la FOI. Ce véhicule n’était donc pas de la compagnie que j’ai demandée. Voilà. On trouve les cars. C’est inscrit sur le car « la FOI ». Mon nouveau guide me conduit au guichet : le ticket est 7100 F pour Guiglo, alors qu’on voulait me prendre 8100 F à la Compagnie DINDIN. Je prends mon ticket. Je glisse dans la main de mon nouveau guide 1000 F. Il est content. Il s’en va. Le petit voyou décale comme une flèche en sa direction pour, certainement réclamer sa part. Je l’appelle : « Mon petit, viens ». Je lui glisse 500 F dans la main. Il est content, avec sa barbiche. Il dit : « Merci le vieux ».

C’est moi, le vieux traître, le vieux maudit. Pourtant, si son ami et lui m’avaient orienté là depuis, j’aurais pris le premier départ et ils auraient quand même eu leur récompense. Mais ce n’est pas grave. Ils m’ont fait transpirer un peu, me permettant de connaître leur galère. Et m’ont donné ainsi un sujet de reportage. Merci les petits ! Le reste s’est bien passé et je suis arrivé à Guiglo à 17 heures 20 minutes.

Germain Séhoué

gs05895444@yahoo.fr

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