Aventure cocasse/ Comment Germain Séhoué s’est retrouvé à des funérailles Gouro : ce qu’il a vu ! (Reportage-Ph. d’archive)

Société

Samedi 28 août 2921. Il est 23 H 30 quand le convoi, un car de 70 places, fait son entrée à la Place CP1, à Abidjan-Yopougon. Les passagers reviennent de Mama (Gagnoa), où l’ex-président de la République Laurent Gbagbo a reçu le peuple Wê. A la descente du car, le journaliste Germain Séhoué demande à des compagnons de route où trouver une occasion pour se rendre à Koumassi. Il se souvient qu’on en trouvait au Lavage quelque part dans les environs. Mais il y a longtemps qu’il est passé par là, et tellement Yopougon a changé, qu’il ne sait plus si les choses sont toujours en l’état. « Non, au Lavage, il n’y a plus de gare, on vient de dépasser la gare des wôrô-wôrô (taxis communs) du côté de Williamponty. Mais à cette heure-ci, il n’y a plus de véhicule pour aller à Koumassi. » Germain Séhoué pensait que c’était de la plaisanterie. Il portait péniblement son lourd sac.

Aux funérailles, s’exprime la solidarité humaine et l’hommage au défunt.

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Comment ça, il n’y a plus de véhicule ? Lui va rentrer chez lui comment ! Un autre compagnon habitant lui, Yopougon-Niangon, l’invite à aller passer la nuit chez lui, afin que le matin, il puisse rentrer. Gentil, mais il décline l’offre… Aller gêner les gens chez eux à l’heure-ci ? Non ! Il n’aime pas ça. Alors, tous évoquent l’insécurité à Abidjan, qui commande qu’à pareille heure, il faut éviter d’emprunter des véhicules incertains. Que faire ? Quelqu’un lui propose : « Mon frère, il y a des funérailles à côté, il faut entrer sous une bâche, tu vas t’asseoir, à 5 heures du matin, tu vas rentrer chez toi, c’est mieux… » Ça encore, il semble ne pas avoir bien perçu… Aller à des funérailles ainsi, accidentellement ? Il n’y pense pas.  

Alors, ses compagnons prennent chacun ses affaires et se dispersent, puisqu’ils habitent Yopougon. Le voilà donc seul, avec son sac et son problème, au bord de la route, à la Place PC1. Il pense à deux options : aller se vautrer dans un lit d’hôtel dans les environs, ou alors prendre un taxi-compteur pour rejoindre le lit conjugal à Koumassi. Mais il ne s’engage ni pour l’une ni pour l’autre. Pourquoi ? Les douceurs d’un lit paisible à l’hôtel ne sont pas déplaisantes, mais son budget de souveraineté n’a pas prévu une telle ligne. Taxi-compteur ? A une telle heure, à Abidjan ? Il a été prévenu ! Abidjan est trop risqué pour se laisser embarquer à une telle heure par un quidam… Un quidam qui va emprunter la voie de Caréna – déjà même inquiétante la journée a fortiori, la nuit-, ou même celle donnant sur l’un ou l’autre Pont ! Non !  

ZAOULY, vitrine de la culture Gouro

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Que faire alors ? Il s’assoit sur un étal quelques minutes pour mieux appréhender son problème. Il n’a pas confiance en son fils relativement à la conduite de nuit pour lui demander de se mettre au volant à cette heure et venir le chercher. Ça, c’est exclu ! Il ne va même pas inquiéter la maison en l’informant qu’il est sans domicile, dehors à cette heure. Non. Il sait qu’à Yopougon même, il a une couchette qui l’attend toujours. Mais à cette heure de la nuit, comment y accéder ! Aucun taxi ne voudra s’y aventurer, à cause de la voie peu praticable même la journée, de son éloignement de la voie principale et de l’éclairage défaillant. Et cela, comme si les populations ce quartier n’intéressaient pas le maire de Yopougon. En clair, un taximan qui accepte de s’engager dans cette zone à cette heure de la nuit, serait lui-même suspect, donc à éviter.

En ce moment précis, notre journaliste prend conscience de ce que revêt le fait d’être sans-domicile-fixe ou sans domicile. Dormir à la belle étoile… Ses illusions s’affaissent. Il soulève mollement son sac, impuissant, longe le mur et pénètre dans l’enceinte qui bouillonne de musiques. Plusieurs bâches éclairées, du monde ! C’est l’espace des funérailles de la Place CP1. Il fonce tout droit devant lui, entre sous la première bâche, regarde de gauche à droite, tire une rare chaise libre et s’assoit, pour voir… Voir ? Oui, voir, observer en attendant de trouver une solution à son problème…    

Ici et là, ça joue de la musique, ça chante, ça danse, ça parle, ça annonce des dons, ça remercie, ça s’incline devant le cercueil ou le portrait du défunt, ça salue les personnes assises et ça prend place. Mais à quelles funérailles se trouve-t-il au juste ? Qui est mort ? Il écoute attentivement puisque les communications ne se font pas en français, mais en patois. Il comprend : il se trouve à des « funérailles Gourou ». Chez les « zanhtéé », les hommes du pardon. Faute de place, les chaises sont coincées les unes aux autres. Des gens qui veulent se faufiler pour aller devant ou sortir, lui parlent en Gouro, lui demandant de leur faire un peu de place. Ils le prennent pour un Gouro. Il ne parle pas, mais leur cède le passage. A côté de lui, un jeune couple joue les amoureux éperdus. La jeune femme blottie dans les bras d’un jumeau, s’enfonce dans l’insouciance lascive, sous le regard de l’autre jumeau esseulé. Gouro même ! Enfin, c’est leur problème !

Qui est décédé même ? Un homme ? Une femme ? Il n’en sait rien. Il ne voit pas le portrait du défunt ou de la défunte. La chapelle ardente est loin là-bas, avec plusieurs femmes à l’intérieur. Pendant les brefs moments de communication en français, non plus, personne ne prononce le nom ou la qualité du mort. Personne ! Il a beau tendre l’oreille. Tout est en Gouro ! C’est bouclé. Hermétiquement ! Respect, Gouro ! Or, maintenant qu’il est devenu ancien sous la bâche, il peut plus se lever pour aller s’incliner devant la chapelle ardente pour savoir qui est sur la photo. D’ailleurs, il ne veut pas laisser son sac là, seul, et s’éloigner. On ne sait jamais, il y a toujours des petits voleurs, qui n’ont rien à voir avec ces cérémonies, mais qui rôdent pour voler. Or, il a son matériel de travail dans le sac. Il ne veut pas prendre de risque.

Chants et danses, c’est cela aussi les funérailles
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A un moment, après les paroles en Gouro, c’est la musique, la danse à ces funérailles. Les rythmes sont plaisants, bien enlevés, donnant lieu à une scène animée. Procession de danse. Jeunes filles, femmes, jeunes gens, font une démonstration de talent sur la piste. Notre journaliste aime ça. Il sent le rythme en lui. Il danse de la tête, balance sur sa chaise. Il n’avait pas imaginé la musique Gouro aussi puissante ! Son virus le pique : il veut sortir son stylo et prendre des notes. Là encore ! La nuit, au milieu des gens qui pleurent ? Non ! Non ! On saurait qui il est.

Tout le long de son séjour là, deux personnes l’auront marqué. Un homme d’apparence âgée et un fou paisible. Les deux hommes se montrent infatigables, dansant au son de tous les « morceaux » joués. Le fou, lui, à la différence de l’homme sec et menu au visage vieux, ne parle à personne. Ensuite, il a une seule phase, une unique façon de danser pour tous les morceaux. L’essentiel, il danse, et fait mieux que ceux qui sont assis et ne font que bouger la tête. Chapeau !

Mais, ces gens qui dansent avec tant de frénésie et de débauche d’énergie, est-ce par amour du défunt ? Est-ce pour sacrifier à la tradition dans les funérailles ? Sont-ce des personnes portées sur ce type d’ambiance, cherchant donc toute occasion pour se trémousser ? Dans tous les cas, cela anime les funérailles et permet aux gens de ne pas s’ennuyer. Et lui, le journaliste, l’intrus dans les funérailles Gouro, ne s’ennuie pas. Au contraire, il ne voit pas le temps passer. Il est déjà 3 heures du matin.

Les chanteurs de la musique traditionnelle Gouro font des prouesses. (Ph. d’archive)

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L’autre remarque qu’il fait, c’est le développement de la chanson traditionnelle, la culture de la musique de funérailles, et donc la flopée de chansonniers la nuit. Ils sont nombreux qui se succèdent au micro pour faire danser la foule. Chacun a deux ou trois chansons à exécuter. Ils chantent en Gouro, naturellement. Il y en a de vraiment talentueux, mais apparemment humbles, faisant pleuvoir les billets de banque sur leur tête. Un d’entre eux, a même à ses côtés, sa « comptable » qui récupère aussitôt ces billets et les enfouit dans son petit sac au cou. Il y a aussi d’autres, sûrs d’eux, qui promettent l’émotion, même des pleurs, mais dont la prestation passe inaperçue, parce que, quelconque. Ils cassent même le rythme de l’animation. C’est cela aussi, l’homme.

La tête posée sur son sac, il essaie de se reposer en fermant les yeux. Mais quand il a sommeil, quelqu’un vient le toucher pour lui dire qu’il veut passer. Il voit des gens qui se retrouvent et très contents de se retrouver. Des hommes, des femmes… Les funérailles ? C’est un monde !

A un moment, le journaliste a envie de grignoter quelque chose. Il a décliné le café offert sous la bâche. Mais il a un peu faim. Ses voisins de gauche et de droite sont courbés sur leur chaise en train de dormir. Il se lève, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent, tout en jetant un coup d’œil derrière vers son sac. Du pain avec du café au lait, comme il en prenait jadis, lorsqu’il était célibataire et fréquentait les kiosques à café. Mais il n’y en a pas. On lui montre un kiosque hors de la clôture, derrière la route. Un café déjà fermé. Mais dans l’enceinte de la clôture aux funérailles, à côté des bâches, il y a des femmes assises, à des étals, on aurait dit des cafés de « Abodji », de Ahoussa. Mais partout où il demande, c’est la liqueur qu’on vend. Des sachets, des flacons et des bouteilles de liqueur. Certainement pour combattre le froid aux funérailles… Tout le monde vend la même chose !

Il se rassoit. La fine pluie devient sérieuse, mêlée de vent. Un vent qui envoie l’eau sur les gens sous la bâche. On bouge les chaises, on se presse les uns contre les autres, fuyant la pluie. Les personnes qui occupent les places de devant la bâche, reculent. De temps en temps, elles soulèvent un coin de la bâche pour verser la marre qui pesait sur leur tête et leur envoyait des jets pour les arroser. Celles assises derrière dont lui, avancent leurs chaises. L’eau de ruissellement arrive sous les chaises. Abondamment. Certains soulèvent les pieds, d’autres les laissent plantés dans l’eau composite. Malgré la pluie, il y a des gens sur la piste de danse, dont le vieux et le fou ! Le journaliste a envie d’aller les encourager, en leur donnant un petit billet, mais il ne sait pas ce qui le retient. La pluie. Pour sûr, on peut compter sur eux ! Ils ont son amitié. A ces funérailles, comme à bien d’autres, il voit la manifestation de la solidarité humaine. Les gens viennent, saluent ; ils donnent. Le cahier des condoléances est ouvert pour faire parler son cœur.

Germain Séhoué fait une expérience cocasse
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Il est 4 heures 50 minutes. La famille éplorée semble remercier les gens venus la soutenir. Le journaliste jette un coup d’œil autour de lui, vers les autres lieux de funérailles. Le rythme continue de vibrer. Ça danse toujours. Il est 5 heures du matin. Il remarque que des gens commencent à se retirer un à un. Il remercie Dieu pour le séjour agréable passé aux funérailles Gouro. Il prend son sac et se joint à un petit groupe de personnes partant vers la gare des taxis communs, wôrô-wôrô, côté Williamponty. A 6 heures 02 minutes, il est à Koumassi, chez lui. Funérailles Gouro ? Il n’oubliera pas !

Germain Séhoué

gs05895444@yahoo.fr   

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